Edito : Almost famous

Après avoir disserté sur les héroïnes de jeux vidéo, place à des personnages bien moins épiques avec une petite introspection sur l’évolution du journalisme consacré aux jeux vidéo.

Depuis que je travaille dans le microcosme des médias consacrés au jeu vidéo, on me pose une question de manière régulière. Juste derrière l’inévitable « Mais en fait, t’es payé pour jouer ? » surgit en effet la plus intéressée : « Comment fait-on pour rentrer dans ce milieu ? », la réponse fantasmée à la première question faisant parfois naître la seconde interrogation. Pendant très longtemps, j’ai décliné la même réponse, faite d’orthographe irréprochable, d’anglais maîtrisé, de vraies connaissances sur le sujet voire de style affirmé. Avec l’essor de la vidéo sont venues s’ajouter à ces recommandations d’autres conseils très généraux tout en rappelant que le principal atout était d’avoir de la chance, les places étant très rares.

Personnellement, ce sont les journalistes du fabuleux Hebdogiciel puis de Joystick qui m’ont donné envie de faire ce métier et la providence s’en est ensuite chargé. Le mélange d’informations, d’irrévérence et parfois de grand n’importe quoi était pour moi un modèle à suivre et j’avais envie de faire partie de ce joyeux foutoir, un peu à la manière du héros de Presque célèbre. Les années se sont écoulées les unes après les autres, avec leur lot de rencontres magiques, de moments d’euphorie et de déception, d’amitiés et de trahisons, un peu comme dans toute vie professionnelle avec toujours une passion inébranlable pour mon métier, sans doute le plus beau du monde. Toutefois, aujourd’hui, la réponse à la traditionnelle question du meilleur cursus pour intégrer cet univers a changé.

Un des grands bouleversements de ces dernières années a été la crise économique qui a touché de plein fouet ce secteur. Avec la liquidation du groupe MER7 il y a pratiquement un an puis l’arrêt cet été d’IG Mag, la presse papier n’existe désormais plus qu’au travers de 3 titres. Parmi ceux-là, Canard PC tient évidemment une place à part, dans la droite filiation des deux magazines que je citais auparavant. Du côté des sites web, on tire aussi la langue économiquement, à de rares exceptions près, avec pour conséquence immédiate des tarifs de piges toujours plus bas. Quand celles-ci sont payées… Désormais, il est très difficile d’avoir des revenus tout juste corrects dans cette profession.

L’indépendance journalistique est un leurre dans notre domaine d’activité, encore plus sur Internet. En effet, les recettes d’un site proviennent dans leur immense majorité de la publicité. Or, en dehors de l’énorme jeuxvideo.com, dont l’audience dépasse très largement le strict cadre du jeu vidéo, aucun site n’accueille de campagnes d’annonceurs sortant des domaines jeux vidéo / high tech. Dès lors, nous sommes condamnés à traiter un domaine d’activités dont les acteurs sont également les sources de revenus. Même si cela n’influe pas sur le traitement de l’information et son honnêteté, il est difficile alors de se prévaloir d’une quelconque indépendance. Cela est d’autant plus vrai qu’avec le temps, les éditeurs ont de plus en plus verrouillé leur communication. Désormais, il est quasiment impossible de contacter directement un studio de développement dépendant d’un éditeur majeur. Les éditeurs de jeux vidéo fournissent désormais le contenu sur lequel ils souhaitent communiquer quand ils le veulent et à qui ils le veulent. Certes, quelques coups d’éclat tels que celui de Gamekult avec le test de GTA V viennent parfois gripper ces jolies machines mais cela reste très marginal. De plus, il n’est nul besoin de s’appeler Michael Pachter pour prédire une concentration toujours plus resserrée parmi les éditeurs. A la manière de ce qui s’est produit dans le secteur de la musique ou du cinéma, verra-t-on bientôt l’essentiel de la production aux mains de 4-5 majors ? Quand on voit l’évolution de la presse ciné et musique, le pire est à craindre. Je vous invite d’ailleurs à lire cette passionnante interview d’Alex Masson à ce sujet, les parallèles avec la presse jeux vidéo sont parfois éclatants. Quand un éditeur emmène tout un groupe de journalistes à l’autre bout du monde pour voir deux artworks et demi, est-il nécessaire de pondre 10 000 signes dessus ? Quand (presque) toute la presse européenne est conviée pour voir une vidéo d’un jeu à Stockholm, quel est l’intérêt journalistique de disserter dessus sachant que le même trailer est diffusé le lendemain matin sur le net ? Les situations ubuesques se multiplient sans que quiconque en comprenne la finalité. Pour améliorer la situation, il faudrait sans doute une réponse collective des différents médias mais soyons pragmatique, celle-ci n’arrivera jamais, trop de rivalités et d’intérêt divergents rendent cette option illusoire en France. De plus, les éditeurs de jeux ont trouvé d’autres vecteurs pour faire parler de leurs jeux : communication directe vers les joueurs pour Nintendo, utilisation des community managers dans les réseaux sociaux, relais via des youtubeurs ou des blogueurs non soumis aux mêmes devoirs que les journalistes, le métier des relations presses est également en pleine mutation. Que deviendra-t-il une fois que toutes la plupart des maisons mères auront rapatrié une partie des équipes françaises dans leur siège européen pour réduire les coûts ?

Situation économique précaire, indépendance toute relative, le tableau peut paraître bien sombre et pourtant nous n’avons pas encore évoqué le plus grand mal qui ronge notre profession. En effet, je peux vous l’avouer maintenant, je ne suis pas le rédacteur en chef de JVN ou si je le suis, mon pouvoir est bien ridicule par rapport à celui qui nous domine tous : google. Son emprise est devenue telle que désormais, la mission du journaliste est passée de celle d’informer ses lecteurs à celle d’offrir du contenu aux robots de google. Titre, structure des articles, choix des mots employés, tout doit être google friendly. Le but de tout cela ? Atteindre la première page des résultats de recherche sur certains mots-clés. Le Graal ? La première place, garantie d’une énorme source de trafic. Pour cela, il faut produire du contenu en masse, jusqu’à l’écœurement sur des sujets ciblés. Vous avez aimé les news GTA V ? Vous allez adorer celles sur la Xbox One, la PS4 et CoD : Ghosts. Peu importe qu’un site produise du vide, l’essentiel est que google le juge pertinent sur le thème à force de le rabâcher. A simple titre d’exemple, nous avons réalisé le meilleur score d’audience de JVN au moment du hack du PSN en produisant plus que de raison des news sur le sujet… Dès lors, la tentation est grande de ne plus penser qu’en terme de référencement naturel. Google actus met en avant le nouvel iPhone ou un énième Angry Birds ? Un article sur le sujet, s’il est repris par le flux de google, peut générer beaucoup de clics, croyez-moi, nous l’avons déjà fait. Comment concilier notre devoir d’informer nos lecteurs sur des sujets que nous jugeons intéressants avec cette mainmise de google sur le contenu ?

Face à tous ces défis, vous devez vous demander pourquoi je fais encore ce métier, même si depuis la fin de Canal Jeux Vidéo, nous ne sommes finalement plus que des bénévoles. La première réponse que je vous ferai est que j’aime profondément ce métier et que je considère comme un privilège d’exercer une activité professionnelle en rapport avec un de ses passions mais ceci reste très personnel. De manière plus globale, nous sommes encore nombreux dans cette profession à vouloir la défendre et à ne pas nous résoudre à la voir disparaître au profit de vulgaires passeurs de plats ou de débiteurs de news pour moteurs de recherche. Il reste tant de facettes du jeu vidéo à explorer, analyser ou commenter. Bien évidemment, la partie est loin d’être gagnée, les problèmes à résoudre très nombreux, les moyens limités et la concurrence acharnée rend toute réflexion commune hypothétique. Et pour répondre à la question initiale, pour intégrer ce petit milieu, il faut désormais avant tout avoir une volonté inébranlable et ne jamais se résigner. Et pour ce qui est des modèles, c’est à nous médias de susciter encore des vocations. Chiche ?

Le 26/09/2013 à 21:11:42 – Par Rodolphe Donain @RodolpheDonain