Test de Alan Wake

« Alan, réveille toi ». C’est par cette phrase que l’histoire d’Alan Wake commence véritablement. Après un préambule cauchemardesque faisant office de tutorial, nous voici plongés dans l’univers d’Alan Wake, romancier à  succès à  la recherche d’une inspiration qui lui fait défaut. Un lac, une dense forêt de conifères, le décor est planté. Poussé par son épouse et son agent, Alan Wake est venu se reposer dans une région à  la nature apparemment bienveillante pour s’atteler à  l’écriture d’un nouveau roman. L’apaisante tranquillité de carte postale de la région recèle toutefois des signes inquiétants qui vont peu à  peu instiller une atmosphère de pression puis d’effroi dans le trip bucolique d’Alan et de son épouse. Dès leur arrivée dans un restaurant lambda de la ville de Bright Falls (nom évocateur s’il en est), le malaise se fait sentir avec une fan un peu trop enjouée rappelant à  Wake ses heures de gloire ou encore une inquiétante vieille femme délivrant la clef du lieu de villégiature des Wake. Cette scène initiale synthétise d’ailleurs à  elle seule l’essentiel de ce qui constitue le jeu de Remedy : une ambiance incroyable où la banalité du quotidien bascule dans le fantastique, un personnage central poursuivi par son statut d’auteur de blockbuster, un zeste d’humour et une magnifique bande-son, le tout couvert par de multiples références. En effet, rien que pour ces premières scènes, on peut citer La part des ténèbres de Stephen King et son alter ego cinématographique L’antre de la folie de Carpenter ou encore la formidable série TV qu’est Twin Peaks.

Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi (S. King)

Le cas de Stephen King est sans doute le plus intéressant car c’est non seulement l’inspiration la plus affirmée (il est cité au début du jeu) mais également la plus récurrente. Si l’action ne se déroule pas dans le Maine, état cher à  l’auteur, de nombreux thèmes exploités dans Alan Wake font inévitablement penser à  l’univers de King. C’est évidemment le cas de celui de l’écrivain isolé et confronté à  son inspiration et/ou à  son Âœuvre pour lequel on pourrait citer Shining, Misery ou La Part des ténèbres. C’est aussi dans la présence d’une entité intangible et maléfique qui, si elle rôde dans les forêts, n’est pas sans rappeler celle de Brume. Enfin, c’est aussi le destin propre et létal qu’auront certains objets du quotidien qui fait immédiatement penser à  Maximum Overdrive. N’en déduisez pas pour autant qu’Alan Wake n’est qu’un recyclage plus ou moins avoué des thématiques de King. Le tour de force des auteurs du jeu, et sans doute là  où il est le plus admirable, est d’avoir créé un univers incroyablement cohérent où chaque détail a son importance et où rien n’est gratuit. D’ailleurs, s’il est intéressant de rejouer à Alan Wake (on reviendra sur ce sujet), c’est aussi pour s’apercevoir de tous les petits détails parsemés ça et là  par les créateurs du jeu, laissant autant d’indices pour la compréhension du scénario.

L’aventure intérieure

A propos du scénario, sachez que vous n’en saurez rien dans ces colonnes, si ce n’est ce qui a été défloré depuis quelques temps déjà . A savoir qu’Alan va partir à  la recherche de sa femme, disparue dans des circonstances extraordinaires et que pour cela, il va devoir combattre, entre autres, des créatures issues de son imagination. Sachez toutefois que l’intrigue et son dénouement ne devraient pas faire l’unanimité. Soyez donc prévenus et ne nous attendez pas à  une fin Scooby-Doo (on retire le masque du gardien du phare) ni à  un twist façon Shyamalan. Au contraire, Alan Wake prend le risque du scénario à  plusieurs niveaux de lecture et aux interprétations multiples, choix authentiquement courageux de la part de Remedy et Microsoft pour un jeu aussi symbolique pour la Xbox 360. Mieux encore, c’est au niveau de la narration qu’Alan Wakee surprend et épate. Là  où on aurait pu attendre (et craindre) un simple Resident Evil 4 dans les forêts nord-américaines, on a finalement droit à  une mise en abîme incroyable tout au long du récit. En effet, vous allez très vite trouver sur votre parcours des pages d’un roman que vous pourrez et devrez ramasser. Ce roman est l’histoire que vous êtes en train de vivre/écrire. Il se permet parfois de vous faire savoir ce qui se passe dans un autre lieu que celui où vous vous trouvez, donnant la sensation d’un univers toujours en mouvement. Plus audacieux encore, vous aurez ponctuellement connaissance de scènes que vous allez jouer avant même qu’elles se déroulent. Cette logique du spoiler in game est particulièrement redoutable car, même si vous n’êtes pas obligé de lire les pages, la tentation est grande et la connaissance anticipée de certains faits augmente encore la tension de certaines scènes. Alan Wake sait aussi parfois s’affranchir de la continuité temporelle pour vous proposer des séquences en flashbacks, le tout culminant dans une incroyable scène qui n’est pas sans rappeler un certain Max Payne. C’est aussi dans ces cas-là  qu’on se rend compte que l’univers des séries TV dont se réclame Alan Wake ne se résume pas à  un découpage par épisodes et à  un « Previously On » faisant office de résumé de l’épisode précédent. C’est aussi dans sa propension à  savoir poser des personnages avec une vraie densité qu’Alan Wake se rapproche de la narration télévisuelle. A n’en point douter, les scénaristes de Remedy ont digéré l’héritage de plusieurs décennies de séries et ça se ressent.

Fiat Lux

Si, dans sa narration, Alan Wake sait faire preuve d’audace, le gameplay du jeu reste, pour sa part, beaucoup plus classique. Trop classique, diront certains mais l’essentiel est que le tout fonctionne afin de contenter une partie du public avant tout à  la recherche d’action. Vos principaux faits d’armes vont consister à  affronter les nombreuses créatures que vous allez croiser. Détail crucial, avant de pouvoir les atteindre avec une arme à  feu, vous devrez les « matérialiser » à  l’aide de votre lampe torche. Vous devrez donc braquer un faisceau lumineux dans leur direction avec la possibilité de concentrer ce faisceau pour les faire apparaître plus rapidement. Revers de la médaille, le fait d’utiliser intensément votre lampe torche déchargera d’autant plus vite les piles de celle-ci. Il faudra donc en conséquence parfois changer de piles en plein combat pour ne pas être submergé. Heureusement, vous aurez également à  votre disposition également des flares, appelés feux à  main dans le jeu, pour repousser les ennemis, le temps de remplacer vos piles usagées ou de recharger votre arme. Plus efficace encore, vous pourrez parfois utiliser un pistolet lance-fusées ou des grenades incapacitantes qui pourront éliminer une meute d’ennemis sans les avoir éclairés au préalable. Plus drôle, vous pourrez, au volant d’un véhicule, écraser des créatures façon Carmageddon, une fois qu’ils auront été pris dans vos phares suffisamment longtemps. A contrario, il faudra parfois savoir faire preuve d’humilité en se réfugiant sous une source lumineuse, les munitions pouvant venir à  manquer. Ces sources de lumière (des pylônes) présentent le double avantage d’être un refuge où vous ne pouvez être attqué et une zone où vous reprenez rapidement de la santé. Vous devrez alors également tenter de parer les coups. C’est dans ces (rares) moments que l’on peste contre la caméra parfois trop proche de l’action et qui empêche d’anticiper suffisamment certaines attaques, surtout dans les environnements clos.

Check ignition and may God’s love be with you

Un autre reproche que l’on peut faire à  Alan Wake est le manque global d’interaction avec les environnements. Hormis enclencher des interrupteurs, démarrer des groupes électrogènes et quelques actions contextuelles, vous n’aurez guère que des bombonnes de gaz à  faire exploser pour égayer vos soirées dans Bright Falls. Globalement, on aurait aimé un peu plus de richesse dans les possibilités d’action, si bien que certaines phases de traversée en forêt semblent parfois un peu répétitives. Fort heureusement, cela est rare tout au long de la grosse dizaine d’heures nécessaire à  finir Alan Wake. Enfin, pour terminer le chapitre des récriminations, certaines animations ne sont clairement pas à  la hauteur, notamment celle du saut qui fait figure d’anomalie en 2010. C’est tout ? Oui, c’est tout car sur tous les autres points, Alan Wake s’avère brillant. La direction artistique, notamment, atteint parfois des sommets avec des graphismes splendides, un travail sur les lumières incroyable et une bande-son mémorable. On ne vous dévoilera pas l’intégralité des artistes présents mais tant la track-list que la localisation des voix sont de tout premier ordre

Il y aurait encore bon nombre de choses à  vous dire à  propos d’Alan Wake mais soyez assurés qu’on continuera à  en parler même après sa sortie. En effet, Remedy a pris le pari audacieux de ne pas faire un jeu consensuel, notamment par ses partis pris narratifs. Mais cette histoire intrigue et passionne, à  tel que point que, tous comme nous, vous n’hésiterez pas une seule seconde à  recommencer le jeu en mode de difficulté cauchemardesque, unique moyen de récolter l’intégralité des pages du roman qu’Alan Wake a écrit. Libre à  vous alors d’en faire votre propre interprétation… en attendant la saison 2 de ce très bon jeu.