Test de Blackguards

Certains développeurs semblent bloqués dans une niche ou un créneau particulier, et ne veulent à première vue pas en sortir. Spécialisés en FPS, TPS ou RPG, leur esprit créatif s’est comme figé dans l’ambre, se limitant à un gameplay précis et bloquant toute velléité de sortir du chemin qu’ils ont eux-mêmes tracés. Daedalic Entertainement, à qui l’on doit la très bonne série Deponia, quitte le giron bien douillet de ses point’n click chéris, pour prendre le risque de nous proposer un RPG au tour par tour issu de la célèbre licence de JDR germanique, l’Oeil Noir. Et comme souvent avec les Allemands, c’est aussi carré que c’est sans une once de folie…

Un humain, un nain, une elfe, tout ça, tout ça…

Blackguards débute avec la création succincte de votre avatar. Trois professions au choix (Guerrier, Mage, Chasseur), deux genres puis cinq apparences et c’est à peu près tout. A l’époque ou le moindre MMORPG ou RPG plus classique, nous permet de customiser jusqu’à la taille du téton de sa prêtresse succube, c’est un peu léger. Maintenant, et étant donné que nous ne sommes pas tous des accros au tuning de personnage, concentrons-nous plutôt sur l’histoire (archi) basique de Blackguards. Vous (à remplacer par le nom de votre héros, êtes accusé à tort (faut quand même voir) de l’odieux meurtre d’une notable du coin. Et si cette tâche infâme n’était pas suffisante sur votre CV, il s’avère que la belle était en plus, une très proche de l’homme que vous deviez protéger. En découle une arrestation musclée, puis un envoi en première classe au Guantánamo local. Après quelques passages à tabac en règle vous rappelant qu’à l’époque, la présomption d’innocence n’était même pas le début d’un concept, vous voici jeté derrière les barreaux en attente d’une mort plus ou moins douloureuse. S’ensuit heureusement pour le jeu, une évasion où vous enrôlerez au passage vos deux premières recrues, évasion qui vous permettra,vous l’espérez, de prouver (ou pas), votre innocence. Oui, dit comme cela, l’histoire de Blackguards c’est un peu le mariage de Micheline Déjàvu et Gaspar Poncif. Et le reste de l’aventure est à l’avenant avec des clichés, et de l’enfonçage de porte ouverte qu’on voit venir à des kilomètres. Rien d’atroce dans l’absolu, mais franchement, les histoires à base de nains, d’elfes, de trahison et de sorcier « achement » méchant, ce n’est pas le truc le plus glamour et novateur pour tout fan de jeu de rôle qui se respecte. Et nous ne savons pas si c’est l’effet Game of Thrones qui est passé par là, mais maintenant quand on voit des chevaliers et des épées, on veut une écriture autrement plus adulte que celle qui nous est ici proposée. Maintenant, si la narration de Blackguards est aussi sexy qu’un dimanche sans pain ou que ses cinématiques légèrement pourries, le jeu se rattrape heureusement par ses combats joliment tactiques.

Hexagone lovers

Jeu au tour par tour par excellence, Blackguards ne déroge pas à la règle des combats techniques et tactiques, et demandant de connaître les forces et faiblesses en présence pour s’en sortir sans trop de bobos. Pour les néophytes n’ayant jamais joué à un titre au tour par tour, laissez-nous vous expliquer comment les combats se dérouleront. Dans un premier temps, vous distinguerez en bas de l’écran les portraits des personnages qui s’apprêtent à s’en mettre plein le heaume. Ils seront classés dans un ordre précis prenant en compte différents facteurs comme la dextérité, et permettant de voir d’un rapide coup d’œil, qui frappera au prochain coup. Ceci en tête, sachez maintenant que les combats prendront place dans différentes aires de jeu qui seront découpées en nombreux hexagones. Chacun de vos personnages (mais aussi ceux contrôlés par l’IA), pourra effectuer jusqu’à deux actions à son tour de jeu : soit se déplacer sur une petite distance et attaquer/attendre/utiliser un objet, soit se déplacer sur une plus grande distance sans rien faire d’autre ou bien attaquer directement un ennemi au contact ou à portée. Vous pourrez aussi utiliser des potions de soins, de magie ou toute autre fiole de produit plus ou moins enivrant à la place de votre attaque pour régénérer votre jauge de magie ou de vie. Il sera aussi possible de griller ses points d’action pour enduire sa lame d’un poison, ou bien utiliser un élément du décor pour, par exemple, faire tomber un empilement de caisse sur la goule d’une tronche (à moins que ce ne soit le contraire). Bien évidemment, les parties ne se résumeront pas à courir comme des dératés à la poursuite des ennemis, mais à bien planifier votre schéma d’attaque, car comme nous l’avons appris à nos dépens, prendre les affrontements à la légère les yeux fermés et une main dans le dos se résume très rapidement à recharger une sauvegarde. Dans cet esprit, vous devrez classiquement penser à placer vos guerriers en première ligne, votre mage en soutien pour soigner un ami ou lancer un sort d’attaque sur les mécréants qui vous assailliront, et votre archer (si en disposez d’un), à bonne distance de la mêlée pour planter quelques flèches dans le dos des vilains de la cohue. Dans le même ordre d’idée, il faudra prioriser vos cibles pour éliminer les dangers sur la todo list du petit survivant heureux. Mais ça, c’est sur le papier, car votre tactique bien huilée aura souvent tendance à partir en vrille…

Ça passait, c’était beau !

Une tactique, de préférence bonne, c’est la base de tout bon RPG au tour par tour. Mais qui dit RPG, dit aussi résultats souvent aléatoires. En effet et même si vous ne les voyez pas, des « jets de dés » ont lieu dans les entrailles du titre pour déterminer l’issue de chacune de vos actions. Le jeu reprenant les bases de la quatrième version du jeu de rôle papier l’Œil Noir, plusieurs paramètres seront pris en compte comme l’arme que vous utiliserez, la maîtrise de cette dernière, votre force, l’initiative, et tout un tas de calculs savants pour savoir si au final, vous réussirez un coup magique tranchant net toute notion de velléité ennemi ou bien si le cuistre vous faisant face parera votre attaque d’un élégant moulinet du poignet (NDRC : Avec un petit effort, tu devrais pouvoir écrire un test un jour avec une seule phrase). Il en va de même pour les lanceurs de sorts qui pourront aussi bien réussir la boule de feu du siècle que foirer lamentablement leur kamehameha par procuration. Et ce qui vous touche touchera aussi vos adversaires. En résulte des affrontements que vous penserez maîtriser, mais qui sur une petite foirade à l’épée, pourront déboucher sur une déconfiture totale. Vous devrez en plus savoir que certaines zones de jeux comportent des pièges que vous pourrez aussi bien activer pour votre compte que contre vos points de vie, des tonneaux à enflammer quand ce ne sont pas carrément des sables mouvants qui pourront bloquer un de vos personnages, de préférence celui sur lequel vous comptiez, pendant plusieurs tours. Les choix seront ainsi nombreux dans une situation donnée comme foncer vers le dernier ennemi avant qu’il ne sonne une cloche pour appeler des renforts, vous pousser simplement pour dégager la ligne de vue de votre archer en priant pour qu’il ne loupe pas son coup, ou bien utiliser votre pouvoir de détection pour savoir si le gus en train de courir devant vous n’a pas lâché sur le sol un petit piège qui foulera plus que votre cheville. Rajoutez à cela l’incertitude des combats et de vos coups qui porteront ou pas, et les arènes construites pour certaines comme des puzzles, et vous disposerez d’un agréable mélange ne rendant jamais les affrontements trop répétitifs (dans l’ensemble), ni gagnés d’avance. A noter que les combats seront ici légion, et pas toujours exempts de reproches. Et c’est peut-être LE gros point noir du jeu. Ainsi, mise à part son histoire convenue à l’avance et son relatif manque de talent pour nous surprendre, Blackguards est très mal équilibré. On en parle juste après…

Qui a bêta testé le jeu bordel ?

Avant de finir le test en vous parlant du versant RPG de Blackguards, penchons-nous sur l’équilibrage totalement foiré de certains combats. Attention spoil inside ! Donc, quand vous atteindrez le deuxième chapitre du jeu, vous endosserez le rôle d’esclave et serez lâché, quasiment à poil, dans une arène. Suivront neuf combats (trois par trois) où vous affronterez moult abominations de plus en plus hargneuses. Et là, c’est comment dire, la crise de nerfs quasi assurée car autant les six premiers combats se négocient sans trop de problèmes (j’ai dit sans trop…), autant les derniers sont hallucinants de difficulté. On se retrouve ainsi à affronter des ennemis en surnombre, tout en devant défendre une naïade ligotée, et avec un personnage de votre troupe qui ne peut plus être dirigé et n’en faisant qu’à sa tête. Quand, en plus, des pièges cracheurs de feu réchauffent l’atmosphère, ou qu’une créature faisant au bas mot six fois votre taille vous tombe sur le râble, vous n’allez pas faire les malins avec votre pauvre gourdin et vos guenilles. Le jeu réserve ainsi des affrontements qui sont véritablement loupés et souvent, qu’on ne peut éviter. Vous voulez un autre exemple ? Dans le dernier chapitre, un des combats (de base), vous oppose à six ennemis de prime abord déjà vus (cinq armés de lances et un über magicien). Alors que vous ne pourrez bouger qu’un seul personnage à votre tour de jeu, l’IA fera attaquer ses lanciers qui, directement, tueront deux des vôtres (voire un troisième les jours d’orage), et blesseront dangereusement les survivants. Alors nous ne sommes pas contre un peu de difficulté  mais quand on entre dans le domaine du n’importe quoi, vous pourrez être sûr qu’une bonne moitié des joueurs désinstalleront le jeu, et qu’un autre quart abandonneront purement et simplement le titre pour passer à autre chose. Et c’est d’autant plus dommageable que les combats (très nombreux) de Blackguards sont agréables, et même si ils ne révolutionnent pas le genre, n’en demeurent pas moins plaisants à l’usage. 

Pompier bi-classé magicien

Vous l’aurez compris, pour le moment Blackguards se veut aussi classique dans son histoire et son univers, que plaisant dans ses nombreuses joutes. Mais Blackguards est aussi un RPG. Par cela, il faut comprendre en premier lieu que vos personnages verront leurs statistiques et compétences évoluer au fil du jeu. En dépensant des points d’action que vous glanerez au fil de vos victoires et des quêtes résolues, vous pourrez modifier certains paramètres de vos combattants. Ces paramètres sont répartis en cinq grandes familles : les valeurs de base qui réunissent les caractéristiques naturelles de votre joueur (force, charisme, dextérité…), les aptitudes de combat où vous retrouverez vos maîtrises dans certains types d’armes (arc, armes de jet, épée à une main…), les aptitudes qui regroupent vos talents (détection des pièges, art de la guerre, connaissance de la faune…), les sorts (qui parlent d’eux-mêmes) réservés aux mages et autres sorciers, et enfin les capacités spéciales réunissant tout un tas de compétences aussi bien passives, magiques, de mêlée et à distance. Au final,  tout cela donne à la louche une bonne quarantaine d’aptitudes et pas loin de quatre-vingt-dix sorts que votre groupe ne pourra jamais complètement maîtriser. D’où l’importance de faire certains choix de « carrière » pour vos personnages, qui devront être suffisamment complémentaires pour que votre équipe ne se fasse pas rouler dessus par le premier homme lézard venu. Encore une fois de ce côté-là, Blackguards ne réinvente pas les codes du genre et puise son inspiration directement dans le jeu de rôle dont il est issu. Mais plus qu’une simple déclinaison numérique d’une feuille de personnage crasseuse, il faut voir dans ces différentes caractéristiques souvent interconnectées, non une finalité en soit, mais des possibilités offertes pour l’aventure en elle-même. Car Blackguards malgré son histoire sentant le réchauffé, a le bon goût de vous laisser (un peu) le choix de votre destinée et de celui d’autres intervenant au fur et à mesure de vos rencontres. Ainsi dans certaines villes, des PNJ vous donneront classiquement des missions, mais dont la résolution pourra différer suivant vos désirs. Aider telle ou telle personne, mentir, donner ou non un objet de quête auront une incidence sur les points d’expérience et l’argent que vous récolterez, et pourront autant vous servir plus tard dans le jeu que vous desservir si votre commanditaire sent qu’il a été doublé. Des missions qui évoluent, d’autres qui stoppent brutalement, voici autant de possibilités pas inintéressantes qui séduiront agréablement les plus fins rôlistes. A noter que les dialogues, suivant vos aptitudes, pourront vous éviter certaines confrontations ou vous serviront de passe-droit pour atteindre directement votre but. Côté matos, nous supposons que tout doit ici encore parfaitement coller aux livres du maître de jeu de l’Œil Noir avec son lot d’armes, d’armures et d’objets venant compléter agréablement votre panoplie de guerrier/mage/garagiste. Il est l’heure pour nous de conclure le test, pour savoir ce qu’il faut retenir au final de ce Blackguards les amis. Prévisible ? Oui. Agréable malgré son classicisme ? Oui tout autant. Encore une fois, il n’est pas besoin d’être fan du jeu de rôle original pour apprécier ce RPG au tour par tour. Il ne manque au titre qu’un petit grain de folie (prévu dans le DLC en approche ?), une écriture plus épique et une rigueur allemande moins coincée dans ses archétypes pour faire de ce Blackguards un très bon jeu. Reste qu’un certain Divinity : Original Sin bien plus alléchant et aussi édité par Daedalic Entertainment, risque de venir très rapidement lui faire de l’ombre, tout comme The Banner Saga, boxant dans la même catégorie et faisant parler de lui en ce moment sur Steam.